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Transkoreana

Voyage dans les mains des Coréens

par Marc Lathuillière

Pour bien voyager, voyager petit. Et ainsi pouvoir se fondre dans les villes et les paysages, les recevant dans leur grandeur comme dans leurs plus infimes détails. Surtout donner aux gens la possibilité de vous faire une place sur le pas de leur porte, voire autour de leur table. Être petit, c’est tenir dans leurs mains.

J’avais déjà un peu cette idée en tête lorsque, en octobre l’an dernier, je tombais dans un bazar de Kwangmyung-shi, banlieue de Séoul, sur ce qui allait devenir le meilleur guide de mon périple en Corée : une petite moto en plastique de 7 cm de long. Cette rencontre n’était pas le fruit du hasard. Depuis une semaine, j’arpentais les marchés et les magasins pour enfant de Séoul à la recherche d’une moto jouet qui pourrait me servir de compagnon de voyage. J’avais d’abord trouvé une jolie petite routière bleue à Namdaemun, mais elle n’avait pas de pilote, puis acquis une grosse imitation de Harley dans un hypermarché, mais elle était assez laide et volumineuse.

Par contre, celle du magasin de Kwangmyung-shi, vendue sous un globe de plastique comme une chose vaguement précieuse, me plu immédiatement : c’était sans conteste un jouet produit à la chaîne, mais au design soigné, aux formes profilées. Elle était chevauchée par un pilote casqué, donc sans visage, non-identifiable. Surtout c’était une moto de course. Un bolide. À l’opposé de la véritable moto qui devait me porter jusqu’au bout de mon voyage : un vulgaire scooter 125 cc au pot d’échappement mangé par la rouille qu’il semblait follement téméraire de pousser au-delà des 100 km/h. Je ne l’avais d’ailleurs jamais tenté, ayant originellement acquis ce Daelim Trans-Up d’occasion pour mes déplacements dans Séoul - avant de découvrir la liberté qui était, à son guidon, de s’extraire de cette immense agglomération pour rouler dans les campagnes alentour. Le décalage entre la moto jouet et la moto réelle était en tout cas le premier accent de dérision, le premier signe qu’un jeu nouveau allait commencer.

Il débuta quand, pour la première fois, je pris le jouet en photo, posé sur des cartes routières où j’avais commencé à surligner les étapes de ma descente de la péninsule : les montagnes de Gangwan-do, jusqu’à Taebeak-san et ses mystères chamaniques si j’en avais le temps, Andong pour ses traditions et le village d’Hahoe, une grande route de liaison jusqu’à Jirisan, où j’espérais voir la forêt s’empourprer, Boseong et ses théiers en escaliers sur la mer, l’île de Bogildo dont les plantations d’algues me faisait rêver, et enfin le Festival du film de Busan, où j’avais rendez-vous pour des sujets cinéma. Tout ce pays m’étais encore inconnu, et je n’avais que sept jours de vacances pour ma longue descente. Elle me faisait d’ailleurs un peu peur, cette virée en coupe à travers le pays : le Trans-Up tiendrait-il la cadence ? Comment serais-je reçu, avec mes quelques phrases de coréen, dans ces campagnes où je n’imaginais pas que l’on parle les langues ? Et ces paysages monotones de moyenne montagne, entrevus sur des brochures, et ces nuits solitaires dans les chambres nues des minbaks, ne finiraient-elles pas par me déprimer ? Pour me préparer à ce blues du voyageur, j’avais donc acheté un jouet : je voulais en faire un sujet de photos. Ce n’est qu’au long des 1 700 km de ma route qu’il révélerait toutes ses possibilités, livrerait tous ses messages, faisant de moi un tout autre photographe que l’amateur laborieux que j’étais jusqu’alors.

Bien avant moi, qui me suis lancé dans le reportage il y a dix ans, mes grands-parents ont énormément voyagé. Un peu par plaisir, beaucoup par devoir conjugal, ma grand-mère a suivi mon grand-père dans ses vacances de globe trotter, du Sahara jusqu’à Pékin, et du Yémen jusqu’à Rio de Janeiro. Dans des cartons de photos que la famille a récemment redécouverts, on peut voir « Grany » (c’était son surnom) poser aux quatre coins du monde – Grany sur la grande muraille de Chine, Grany devant les Bouddhas de Bamian (Afghanistan), Grany devant le Grand Palais à Bangkok… – avec toujours la même pose figée, le même sourire tout aussi figé, et parfois jusqu’aux mêmes vêtements de voyage. C’est probablement le jour où j’ai mis le nez dans ces cartons à chaussures pleins de photos aux couleurs passées qu’a commencé à germer l’idée des « motographies ». Mais il fallait aussi vivre en Asie, et en Corée, pour que ce germe me pousse en dehors du crâne.

En Asie plus qu’ailleurs, l’auteur de la photo souvenir doit aussi être son sujet : il faut poser devant l’objectif. Je ne me suis jamais vraiment prêté à ce jeu. Au point d’étonner mes amis qui, regardant les photos que je rapporte de voyage, me demandent souvent : « mais tu es où ? » Réponse : « ici, assis à côté de vous ». C’est beaucoup pour ridiculiser cette forme d’ego-trip que, en Corée, j’ai voulu m’y livrer à fond. Je serais désormais sur toutes les photos, sans jamais que mon corps ou mon visage n’apparaissent. Le jouet avait donc pour mission de devenir mon double, un substitut d’une des facettes de ma personnalité : voyageuse, mais trop pressée.

    Mais il y avait autre chose, que j’ai découvert dès le début de mon périple. Le jouet, que je baptisais « Transalter », était une sorte de messager entre moi et la Corée. Ce pays n’est pas le plus spectaculaire de ceux où mon métier de reporter m’a transporté : mais jamais auparavant je n’avais été aussi attentif à la beauté des êtres et des choses. Dès que mon jouet sortait, que je cherchais un angle à sa petite échelle, tout cela était mis en perspective, en contre plongé, vu avec le regard étonné de l’enfance et, dans un sens presque photographique, révélé à mes yeux. C’était aussi certainement dû à la clarté des ciels d’automne : je venais de lire « L’air et les songes », essai sur l’imagination aérienne du philosophe français Gaston Bachelard, et, redevenu gosse rêveur, j’avais sans cesse le nez attiré par les cieux. Naturellement, mon objectif suivait. Quand au contraire il ne se concentrait pas sur le microcosme du sol, à l’instar d’un enfant regardant ses pieds pour éviter les obstacles.

Les deux premiers jours – de Séoul à Andong, via les contreforts du Taebaek où je me suis égaré – il n’a d’ailleurs été question que de ça  : le macrocosmique des panoramas, et le microcosmique des détails. Un plateau de kimchi et de « momil kuksu » à Pyeongchang. Des tuiles moussues à l’académie confucéenne Dosan seowon. Pas un être animé, à part un mille-pattes qui se mit en spirale lorsque je lui proposais de faire la course avec mon jouet. Pourtant, je le sentais : dans ces images, quelque chose commençait à vivre. À Andong, j’ai donc acheté des films diapos professionnels (pas assez : plus tard, dans le sud, n’en trouvant nul part, j’ai du faire un détour de 200 km jusqu’à Gwangju rien que pour m’en procurer). Et ce n’est qu’à Hahoe Maeul que j’ai eu l’idée de proposer mon jouet à quelqu’un : un sculpteur de totems au visage d’acteur, ce qu’il était aussi.

Dès que j’ai commencé ma série de portraits, j’ai pleinement compris ce besoin de me faire connaître par un messager. Certaines personnes rencontrées, qui n’avaient pas l’habitude des étrangers et étaient tentées de nier ma présence, se retrouvaient subitement, par le jeu, invitées à réagir, et souvent à offrir leur sourire le plus accueillant.
Mettre ma moto entre leurs mains, qui pouvaient êtres brusques ou maladroites, c’était jouer la confiance : multiplier les échanges, donc les risques, et finalement les bonheurs. D’où aussi que – et c’est un sous-thème de mon travail – j’ai cherché la rencontre de Trans-alter, produit de masse « made in China », avec les travailleurs manuels (un sculpteur, un docker, un pêcheur reprisant ses filets…) comme avec ses confrères de plastique (le masque de George Bush, les souvenirs d’une échoppe, une décharge d’avions jouets…).

À ma grande surprise, le jeu a immédiatement fonctionné. Au cours de mon voyage Séoul-Busan, comme lors des plus brèves ballades que j’ai faites par la suite – Ganghwado, Uijeongbu, Séoul et Gyeongju - pratiquement tous les gens que j’ai rencontré ont accepté de se saisir de l’objet. À la proposition directe, pourtant nécessaire dans les grandes villes où les passants sont trop pressés pour prêter attention à l’insolite, je préfère la séquence suivante : repérer un détail, un cadre, une ou des personnes ; poser la moto, la mettre en scène et chercher un angle ; laisser les curieux s’approcher. Ils sont bientôt là, à portée de bras, et manifestement se demandent qui peut être cet illuminé qui photographie un joujou. Trop tard : comme des badauds commentant les manœuvres de deux joueurs de go, ils sont déjà pris au jeu. Il suffit alors de leur tendre l’objet de leur curiosité. Ils manifestent alors étonnement, amusement, réflexion. Parfois de l’inquiétude  : car le jouet est le seul langage possible avec cet étranger qui les photographie. Occupés à manipuler la moto, ils en oublient de poser, ou bien posent différemment. Des premières réactions que, dans la lumière cristalline de l’automne coréen, j’ai tenté de fixer. Même lorsqu’il s’agissait d’un refus. Certains de ces rejets, bien sûr, ont été trop rapides : à deux reprises, des quinquagénaires au travail ont jeté ma moto au sol, probablement humiliés qu’on puisse les mêler à un jeu d’enfant. Ainsi ce paysan de Ganghwado, que j’ai dérangé alors qu’il fauchait son riz. Mais après tout : faire de chaque contact une aventure singulière est bien la grande mission de ma petite moto.

Étant le point commun autour duquel tourne chacune des images, elle souligne la singularité de chacun des êtres qu’elle rencontre. Or mon projet est aussi un jeu sur l’identité collective des Coréens, sur les clichés nationaux extrêmement forts au travers desquels ils se voient et pensent que le monde les voient : le kimchi, la danse des masques, le hanbok, le pansori ou le samulnori. À leur insu, mes « motographies » déjouent ces conceptions identitaires. Sous mes yeux d’étranger, ils redeviennent des personnes uniques, avec chacune son nom et sa profession, et plus seulement une partie du puissant « uri » (le « nous »), ce collectif qui pose tant de problèmes à l’irrécupérable individualiste français que je suis. La plus belle farce, et le plus beau cadeau, que je pouvais faire aux Coréens pour m’avoir permis de voyager dans leurs mains.

Né en 1970 près de Paris, Marc Lathuillière ne s’est lancé dans la photographie d’art qu’après février 2003, date à laquelle il est arrivé à Séoul pour un contrat de journaliste radio à KBS. Une réponse par l’image aux chocs que, plus que la trentaine de pays qu’il a visité, la Corée lui a donnés. Il a cependant déjà exporté son jeu photographique vers d’autres horizons : la Birmanie avec un robot rouge, et le Japon avec un insolite calamar en peluche.
Reporter indépendant depuis bientôt dix ans, il a d’abord couvert l’actualité politique en Afrique de l’Est (Soudan, Érythrée, Ouganda) pour des journaux comme Libération, avant de se tourner vers le journalisme de voyage, avec une prédilection pour l’Asie. Marc Lathuillière est également écrivain : après « Anathème », un récit noir, il prépare un second roman.