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Le cimetière missionnaire historique
de Sam-Ho-Tjyang (alias Yong-San) à Séoul

par le docteur Jean-Marie Thiébaud
fondateur de l’Académie Internationale de Généalogie

Ancienne propriété des Missions Étrangères de Paris depuis le milieu des années 1880 (1), il faut, pour avoir une idée de ce qu’était alors Yong-san (2), se pencher sur une photographie jaunie montrant côte à côte l’église primitive néogothique et la façade du bâtiment imposant du séminaire, percée de douze grandes verrières en plein cintre au premier étage et sept au second, sous une toiture agrémentée de deux lucarnes achevant de rythmer la symétrie de l’ensemble. En contrebas, des toitures coréennes étroitement intriquées les unes dans les autres, toitures d’un Séoul non encore frappé de gigantisme ni envahi par le béton, sur des façades traditionnelles en torchis comme on peut encore en voir dans l’intérieur du pays.

De la première église, de l’école de théologie et de la résidence principale des Missions Étrangères, il ne reste rien. On a posé la première pierre d’une nouvelle église en 1941 et un rocher placé devant l’entrée porte une inscription en hangeul avec le chronogramme du 13 octobre 2002 pour commémorer le 60e anniversaire de sa consécration officielle (3). Le reste du terrain a été vendu à la congrégation du Sacré-Cœur qui y a bâti un vaste complexe scolaire.

Alors rien, vraiment plus rien ?

Si, pourtant, en contrebas, derrière un rideau d’arbres : les Coréens connus pour leur profond respect des morts ont pieusement conservé le cimetière de Sam-ho-tjyang, construit en 1890 près de l’église et de l’ancien séminaire de Yong-san. Pieusement, c’est bien le terme idoine : ils ont élevé tout en haut de cette nécropole dont les rangées constituent autant de marches descendant en pente douce le flanc de la colline, un ensemble de statues toutes plus blanches les unes que les autres : le Père André Kim, le premier prêtre coréen, martyrisé en 1846 et canonisé en 1984, omniprésent sur tous les sites religieux du pays (4), une Immaculée Conception (la Vierge de Lourdes dans sa grotte), un Saint-Joseph portant Jésus, un Christ et une Vierge à l’enfant, cette dernière statue de plus petite taille et de facture plus moderne.

Un long mur de marbre fait défiler, dans des rectangles numérotés et disposé en plusieurs rangées parallèles, des noms de paroissiens et de bienfaiteurs avec des dates de naissance s’échelonnant de la fin du 19e siècle à 2002.

Ce cimetière, restauré en 1982, devrait abriter 78 tombes mais, le 10 septembre 1900, les corps de six missionnaires furent exhumés pour leur transfert dans la crypte de la cathédrale Myeong-dong de Séoul :

- Pierre AUMAÎTRE (1837 – 1866)
- Louis Bernard BEAULIEU (1840 – 1866)
- Marie Nicolas Antoine DAVELUY (1818 – 1866)
- Pierre DORIE (1839 – 1866)
- Martin HUIN (1836 – 1866)
- Just RANFER de BRETENIÈRES (1838 – 1866)

Ces six prêtres, torturés et décapités, ont été canonisés à Séoul par le pape Jean-Paul II le 6 mai 1984.

Dans son état actuel, le cimetière contient 72 tombes : une d’archevêque, trois d’évêques, deux de provicaires apostoliques, 63 de prêtres, deux de séminaristes et une d’un personnage anglo-saxon dont l’activité exacte n’a pu être retrouvée avec certitude mais qui semble être un missionnaire venu de Maryknoll (USA).

Les quatre évêques sont Français et, parmi les prêtres, on recense une majorité de Coréens, un Japonais et plusieurs Français.

Chaque pierre tombale porte en idéogrammes chinois le nom, les fonctions et surtout le surnom coréen monosyllabique du défunt. En dessous, les inscriptions les plus anciennes sont en latin tant pour les prêtres français que pour leurs collègues coréens et japonais. Les plus récentes demeurent en latin pour les Français mais en caractères hangeul pour les Coréens.

Pour l’histoire des familles, on a relevé les noms de tous les prêtres étrangers  :

  • Jules BLANC, évêque, + le 21.02.1890, âgé de 46 ans [sa tombe est la plus ancienne du cimetière]
  • Joseph BODIN, + le 19.03.1945, âgé de 59 ans
  • Pierre BOUYSSOU, + le 14.03.1949, âgé de 77 ans
  • Barthélemy BRUGUIÈRE, premier vicaire apostolique de Corée, + en Mandchourie le 19.10.1835 sans avoir pu entrer dans le pays pour lequel il avait été nommé. Sa tombe porte l’inscription latine :

BARTHOLOMÆS BRUGUIERE
DIOCES. CARCASSONEN.
EPUS (EPISCOPUS) TIT. CAPSEN
PRIMUS VIC. APOST. COREÆ
OBIIT IN MONGOLIA
A. ÆTATIS 44
TRANSLATUS A. (ANNO) DOM. (DOMINI) 1931

N.B. : ses restes ont été ramenés à Séoul lors des cérémonies du centenaire de l’église de Corée.

  • Jules Edmond Gustave CHABOT, + le 29.06.1953, âgé de 71 ans
  • Jean COSTE, surnommé Ko, provicaire apostolique, + le 28.02.1896, âgé de 54 ans
  • Vincent COUDERC, + le 15.05.1892, âgé de 34 ans
  • Victor DEGUETTE, surnommé Tché, + le 29.04.1889, âgé de 41 ans
  • Camille DOUCET, surnommé Tchang, + le 20.04.1917, âgé de 64 ans
  • Émile DEVRED, surnommé Yu, évêque coadjuteur, + le 18.01.1926, âgé de 49 ans
  • Petrus (Pierre) KUROKAWA, Japonais, + le 10.12.1944, âgé de 37 ans
  • Lucien LIOUVILLE, + le 26.04.1893, âgé de 38 ans
  • Moïse JOZEAU dont la tombe porte l’inscription latine :

MOYSES JOZEAU
DIOC. PICTOVIEN.
MISS. AP (OSTOLICUS)
DIE 26 JULII 1894
A MILITIBUS SINEN CRUCIDATUS
A. ÆTATIS 29

N.B. : ce jeune prêtre fut le seul missionnaire français victime de la guerre sino-japonaise (1894 – 1895). Arrêté près de Kong-tjyou (actuellement Kongju), capitale de la province du Tchyung-Tchyeng, par un général chinois dont les troupes venaient d’être battues par les Japonais, il fut passé aussitôt par les armes. On l’enterra sur place mais son corps a été transféré dans ce cimetière le 27.04.1895.

  • Louis LEGENDRE, surnommé Tché, + le 21.04.1928, âgé de 62 ans
  • Louis LE MERRE, surnommé Lee, + le 25.12.1928, âgé de 71 ans
  • Gustave MUTEL, archevêque, vicaire apostolique de Corée, + le 23.01.1933, + âgé de 79 ans
  • Léon PICHON, surnommé Song, + le 25.02.1945, âgé de 52 ans
  • Victor POISNEL, surnommé Pak, provicaire apostolique, + le 26.12.1925, âgé de 70 ans
  • Edward RICHARDSON (1931 – 1973), Américain ( ?), MM (Missionnaire de Maryknoll ?)
  • Prosper ROUQUETTE, surnommé Do, + le 25.12.1914, âgé de 23 ans

Le 1er mai 2004.

(1) L’acquisition du terrain a dû s’opérer dans les mois qui suivirent la signature du traité de commerce entre la France et la Corée (5 juin 1886), une de ses clauses autorisant expressément la venue de missionnaires français et leur apostolat.
(2) Mis en chantier en mars 1887, ouvert en 1889, connu sous le nom de Ryong-san dans la plupart des ouvrages français consacrés aux Missions Étrangères de Paris et aux missionnaires envoyés en Corée. Dix ans avant la construction de la cathédrale Myeong-Dong, Yong-San représentait le pôle rayonnant du catholicisme dans la capitale coréenne, à l’ouest de la vieille ville, sur une hauteur (d’où son nom, san en coréen signifiant montagne) dominant le fleuve Han.
(3) C’est le cardinal Étienne Kim, archevêque de Séoul, qui a présidé la cérémonie en dévoilant cette inscription lapidaire commémorative.
(4) Au point que c’est à n’en pas douter le personnage qui possède le plus de statues en Corée, la Vierge Marie exceptée. La seule présence de celle-ci permet d’affirmer que l’on est dans une église catholique. Plus austères, les temples protestants ne tolèrent que de grandes croix parfaitement dépouillées le jour et étonnamment rougeoyantes de néon, dressées la nuit à l’assaut du firmament. Ce qui étonne toujours le voyageur non averti.